La Princesse d'Elide

de Molière
Création le 15 juillet 1992
à Nevers
Jardins du Musée

57 représentations


Au printemps 1664, Louis XIV, qui a avait vingt six ans, voulut offrir une fête magniifique, dans le cadre de Versailles qu'il était en train de faire édifier.

Cette fête, connue sous le nom des "Plaisirs de l'île enchantée" dura toute une semaine dans une succession magnifique de spectacles, de ballets et de collations en plein air.

Au cours de cette semaine fastueuse, Molière et sa troupe jouèrent "Les Fâcheux", "Le Mariage Forcé" et "Le Tartuffe". Mais Molière voulut affirmer ouvertement sa collaboration à la fête en écrivant une comédie galante, mêlée de musiques et de chants : "La Princesse d'Elide".
 
Mise en scène
Jean -Luc REVOL

Assisté de
Catherine WYSZYNSKI

Décors : Aurore POPINEAU

Costumes : Pascale MASSICOT

Lumière : Fréderic WARNANT
Avec :
Daniel SAN PEDRO
Christian GAÏTCH / Eric THEOBALD
ValérieDASHWOOD / ValérieBENGUIGUI

Frank JAZEDE / David BARILLON
Olivier BREITMAN
Jean-Luc REVOL
Nathalie HUGON
judith ELZEIN / Edit CEBULA
Marie VINOY / Agnès BOVE
Catherine WYSZYNSKI
Louise JOLLY
   
   
LE NOUVEAU MOLIÉRISTE
Menus Propos sur l'un des petits Plaisirs de l'île Enchantée
Festival d'Avignon 1993

Côté Cour d'Honneur Jacques Lassalle rend hommage au grand Molière avec un remarquable Dom Juan. Côté Balcon (Théâtre du ...) J.L. Revol et sa compagnie proposent au public du "Off' 'leur Princesse d'Élide' d'après Molière. Un Molière badin, futur Intendant des Menus Plaisirs.

Produit hâtif et inachevé d'une commande royale, l'oeuvrette, 'comédie galante' en cinq actes et six intermèdes chantés et dansés, fut représentée à Versailles le 8 mai 1664, lors des Plaisirs de l'île Enchantée.

L'intrigue sommaire, oppose, sur fond de chasse et de jeux à l'antique, dans une Grèce de pure convention, une Princesse, dédaigneuse de tous les prétendants et un Prince amoureux, résolu à soumettre l'orgueilleuse. Euryale parviendra à ses fins en rendant à la Belle rigoureuse 'dédain pour dédain' selon le canevas de la comédie espagnole de Moreto que Molière adapte librement.

De cette fantaisie plutôt ténue, Revol donne à son tour une version pétillante, aussi légère qu'élaborée, toute en clins d'oeil et en références. Rien de gratuit dans cette adaptation : une scénographie sobre, quelques modifications, mineures dans la distribution, plus significatives pour le texte, qui s'enrichit d'emprunts aux Fâcheux, à la Pastorale Comique, à Amphitryon, pour une 'nouvelle mise en lumière' de ce qui, à la lecture, paraît une 'galanterie extravagante' comme disait injustement Corneille de son Illusion.

En scène, les dieux : dans un Olympe de carton-pâte, juché sur un nuage-échafaudage, Mercure engage avec la Nuit un dialogue, droit sorti d'Amphitryon, qui va donner le branle à l'amoureux cache-cache princier.

D'emblée une connivence enjouée s'établit avec le public, conscient d'être en plein simulacre, et complice du jeu mené ex machina par les dieux. L'Aurore est là, amenée par Molière, mais pour faire bonne mesure dans le rappel historicométaphorique, Revol lui adjoint le Soleil, et le Crépuscule.

Sans détruire l'illusion, la mise en scène superpose constamment en filigrane les ressorts du spectacle à la fiction romanesque. Théâtre qui se donne à voir, illustration littérale et réjouissante de la formule de Cocteau: 'Le théâtre est un art de grosses ficelles'.

En toile de fond un paysage indéterminé, souligné d'un lourd cadre doré, constitue le ... cadre unique de l'action: la clairière, lieu de convergence de l'incessant chassé-croisé des personnages, réduits à l'état de marionnettes et dont l'inconsistance devient élément constitutif du spectacle. Un ballet rythmé aux combinaisons multiples réunit protagonistes et faire-valoir, tous à peine caractérisés : La Princesse (qui n'a pas même un nom), sa mère, ses deux cousines interchangeables, le Prince, son gouverneur, et ses deux rivaux inséparables et identiques avec leurs tactiques opposées, fière rébellion contre courtoise soumission, pour attendrir la nouvelle Diane.

Affrontement sur le mode précieux, en paroles, et en dentelles. Fidèlement reproduits de l'époque mais agrémentés d'attributs cocassement 'signifiants' (une couronne pour la Reine ... ), les costumes sont d'élégants habits de cour, en harmonie avec les délicatesses ampoulées du discours. 'Brûlants désirs' et 'doux transports', l'arsenal rhétorique néopétrarquiste se déploie, renforcé d'œillades, révérences et évanouissements ad hoc. Le trait est accusé, jamais forcé toutefois, la gestuelle sans surcharge outrancière.

Sous cet éclairage gentiment ironique le dialogue prend un relief et une saveur inattendus. Car dans cette bagatelle, où le seul ressort psychologique est le dépit, on badine bel et bien avec l'amour. Marivaudage avant la lettre, mais qui n'en a ni les fondements, ni les enjeux. Seul compte pour le spectateur le plaisir de voir jusqu'où ira la surenchère entre les amants et quels artifices pourront retarder l'aveu mutuel. Car d'obstacle, il n'y a point, au triomphe, attendu, de l'Amour : tous favorisent les plans du Prince, depuis la Reine, mère de la Princesse (Molière avait, lui, créé un père ... signe des temps?) jusqu'aux rivaux malheureux, mais accommodants.

C'est à Moron, Plaisant de la Princesse, interprété comme il se doit, par Revol, qu'il incombe de faire progresser l'intrigue ou d'en repousser le dénouement? selon la bonne tradition du valet classique, dont il porte le costume, complété d'encombrantes mais emblématiques poulaines...

Bavard, poltron déclaré, zélé admirateur du Prince, l'omniprésent Moron-Revol constitue le ciment de la pièce, occupant solidement le devant de la scène dans les intermèdes comme dans les scènes romanesques. Ce champion du lieu commun, obstinément ancré dans un prosaïsme sans faille, que souligne un jeu éloquent, fait ressortir le caractère irréaliste et factice du roman amoureux.

Avec les intermèdes, lieu de toutes les hardiesses, le rythme s'accélère, le pastiche atteint au burlesque. Théâtre en liberté, théâtre d'improvisation : le bouffon bouffonne à plaisir, se surprend à parler anglais, s'emploie avec force gesticulations et moult paroles à amadouer un Ours qui passe ..., s'exerce au chant avec Tircis, 'satyre-chantant' efféminé, irrésistiblement grotesque, auprès duquel Moron gagne presque une certaine épaisseur psychologique. Dans une tunique grecque d'opérette, parodiant simultanément un chanteur de rock et certain barde de bande dessinée, Tircis miaule des couplets précieux, empruntés par Molière aux recueils du temps, auxquels Moron préfère des chansons propres à ravir Monsieur Jourdain : "Et je devins son amant/La voyant traire une vache [...]" Même dans ces instants de joyeuse ivresse le jeu des acteurs reste d'une remarquable maîtrise. Le public, lui, est grisé de fantaisie.

Pari gagné : Revol a mis au jour, comme le souhaitait Molière, "tout le jeu du théâtre" en germe dans les dialogues et retourné à l'avantage de la représentation les insuffisances du texte, faisant de cette petite pièce de circonstance un moment de pur théâtre.

Mise "en lumière" et en perspective, l'oeuvre s'anime dans cette re-création souriante et savante, scrupuleuse et malicieuse, loufoque et baroque...
Molière a été pris au mot : "les comédies ne sont faites que pour être jouées".
La Princesse d'Élide avait tout à gagner à ce jeu-là.


INSTITUT FRANÇAIS GLASGOW
BÉNÉDICTE MADINIER